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SI J’GRATTAIS L’TEXTE D’UNE VIE DÈS C’SOIR ?*

  • lilialrd
  • 19 juil. 2022
  • 7 min de lecture

Le 9 juin dernier sortait "Nouvelle école" sur Netflix. Quelques jours avant, le 20 mai, sortait "Poésie d'une pulsion, partie II", le dernier album de B.B Jacques. En à peine quelques jours, le Blackbird a renversé le rap game et s'apprête, peut-être, à rentrer dans l'histoire.

Nous sommes le 20 juillet 2022. Il est 18h. Ce soir, après un passage remarqué début juillet au festival Les Ardentes en Belgique, le Jacques s'apprête à enflammer la scène du festival Quartiers d'été à Rennes. Et il a tout perdu, sauf sa fougue...

Plus que jamais, on le croit, arrêter le Cques-Ja semble impossible.


QUAND L’CQUES-JA SORT DU DONJON, RÉCIT D’UNE ODYSSÉE

“Viens maint'nant, on parle des vraies choses, j'ai plus à dire que j'suis l'meilleur, vous, vous l'savez” - Donjon.


(Cover officielle - Poésie d'une pulsion, partie II. Peintures de Lucas Talbotier, photographie de Mathias Filippini - 2022)


Le fauteuil est maintenant vide.


La scène est familière, elle nous revient comme un souvenir. Pourtant, elle a changé.

Au sol, on peut encore voir les éclaboussures dégoulinantes d'émotions colorées et bruyantes. Il règne sur cette cover une ambiance qu'on dirait "suspendue", un Montmartre intérieur. Tout a l'air calme, mais seulement d'apparence. Les toiles accrochées aux murs sont intactes, elles-aussi. Elles gardent les traces poétiques de l'expression brute d'une pulsion passagère, les coups de pinceaux d'une peinture à mains libres. Dans la cover de "Poésie d'une pulsion" (partie I), B.B Jacques était sur cette chaise. Il admirait l'art brut jonchant ces toiles vibrantes, assis dos à nous.


Où est-il maintenant ? Il ne nous reste de lui qu'un béret et des lunettes, posés avec soin sur la place maintenant vide. Est-elle libre ? Certainement pas. Mais ce vide à lui seul est un poème. Le Jacques est parti, peut-être en studio, peut-être chez Netflix, peut-être ailleurs.

Sa chaise nous fait maintenant face. Elle est tournée vers l'avenir.

Alors, le Jacques, où est-il ?

L'avenir, là aussi. Si vous ne le saviez pas, le Jacques y est déjà.


FUCK OFF, QUAND LE PHOENIX DOMINE PANAME… C’EST PAS DU RUSSE.

“Cques-Ja c'est un personnage askip” - Fuck Off



(Graphisme de Julie Ricolvi, inspiré de la cover de PDPI)


D’abord, il y a le béret.

Posé là, pas abandonné pour autant. Il orne telle une couronne la tête du Blackbird, et quand ce dernier n’est pas là, le béret semble habiller ce trône d’un autre genre pour y laisser la trace d’un passage déjà indélébile.


B.B Jacques et son béret n’en sont qu’au début de la prophétie. Tout au long de l’album, il n’a aucun mal à l’affirmer en laissant quelques bouts de détermination, annonciateurs d’un avenir glorieux, qui se déposent dans les textes comme son béret sur ce fauteuil rouge. Ce que Jacques a déjà peint avec 10K deviendra magistral avec 450. Ce qu’il a monté avec 5000 explosera avec 50. Tous ces textes qu’il a déjà su gratter en 2 semaines seront un récit inégalable en 2 mois.


PDPII troque définitivement le casque chevaleresque d’un Don Quichotte en errance pour le béret d’un artiste qui réalise avec cet album un véritable braquage dans le rap français. Ni poète, ni écrivain, l’artiste s’illustre loin de “ces gens là”, incarnant un genre de Jacques Brel du Liban.


Car ce qui démarque l’artiste au béret, plus encore que sa voix franche et marquée et son flow parfois agressif mais toujours sincère, c’est bien son écriture. Dans PDPII, elle se détache des codes habituels et abordent des sujets d’apparence classique dans le rap avec une dimension émotive (notamment) que l'artiste semble maîtriser naturellement. L’ascension, les rêves, l’ambition, la hargne et le travail sont d’ailleurs les sujets les plus fréquemment abordés dans les 11 titres qui forment le projet.




“Discipline comme mot d'ordre, j'ai un beau, mais un grand travail d'ailleurs, j'en assure six des rôles. Tu veux comprendre comment ça s'passe, faut qu'on inverse les rôles”

- Les Photos sur les murs




Dans cette seconde partie de l’histoire de ses “pulsions poétiques”, B.B Jacques nous laisse entrevoir le difficile parcours d’un artiste, et d’un rêveur, qui se découvre encore. Dans le magnifique “Lynchburg Lemonade”, il explique que PDPII n’est “pas l'album mature mais c'est celui dans lequel il (lui) reste l’innocence”. Face à l’immense parcours qu’il lui reste à faire, il sait aussi reconnaître et apprécier les beautés du chemin qu’il a déjà parcouru.


Tout au long de l’album, il nous parle du jeune Tino, 13 ans, qui se voit rappeur et tire déjà des plans sur la comète. À 15, il élabore des stratégies de carrière réfléchies sur le long terme, pensant déjà à ses 20 ans. Alors qu'il avait 23 ans lors du tournage, le jeune Blackbird fumait à lui seul la scène de Nouvelle École sur Netflix, affirmant avec un charisme inébranlable sa place dans la nouvelle génération. Et si à la base, tout ça n’était qu’un rêve, voilà qu’à l’âge de 24 il nous lâche coup à coup des projets toujours plus qualitatifs, laissant déjà derrière lui les débuts d’un riche tableau musical.


Le Jacques vit, respire et se balade la nuit en vibrant rap. L’art est partout, dans “des récits sur des feuilles volantes, des punchlines sur des post-it” dans Hotel ; au coeur des lignes griffonnées sur d’anciens (précieux) cahiers d’école dans Les Photos sur les murs (“J'savais pas qu'il y avait pas tant d'sous dans mes cahiers. Putain, en fait j'avais des sous dans mes cahiers”) ou encore dans les notes de son téléphone après une session de grattage “impulsif” lors d’une balade dans les rues de la capitale dans Fuck Off (“Deuxième album toujours pas d'bureau. J'dois gratter sur le pavé”).


Et si les passions violentes sont un pétrole béni pour oser vivre ses rêves, les passionnés sont aussi magnifiquement maudits, "victimes" de leurs propres envies. Cette “malédiction” et les souffrances qui l’accompagnent, le Jacques la décrit tel un Phoenix qui renaît de ses cendres. D’abord, sa voix frappe, s’arrête, se brise, agresse avant de se poser comme une caresse quand il aborde l’ambition et les difficultés qui l’accompagne. On ressent facilement la hargne, la discipline personnelle et les sacrifices qu’elle impose, la solitude, les trahisons, les longues nuits de boulots et de doutes, de douleurs, de questionnement. La fatigue, aussi, le surmenage, l’envie de tout lâcher, la pression du succès. Bref, les ombres d’un artiste sensible.


Et puis soudain, la prod se calme, la voix s’emporte moins voir chuchote. Il faut suivre le plan, prêter attention aux détails, obéir à ses valeurs, maintenir un DA franche (ce qu’il semble construire avec la petite équipe autour de son label indépendant NBOW). PDPII nous parle alors de ces faiblesses utiles aux ambitieux, aux control freak, aux grands rêveurs et à tous ceux qui doivent passer - obligatoirement - par l’ombre, pour mieux créer leur propre lumière.


UN HOTEL, UN PIANO BLEU, UN AIR GOSPEL ET DES PHOTOS SUR LES MURS

“PDP, tellement viscérale qu'j'ai pas eu l'besoin d'le r’lire, Putain c'est plus facile si j'verse une larme” - Phoenix



(Graphisme de Julie Ricolvi, inspirée des images du Grunt d'or #31 de B.B Jacques)


Ensuite, il y a les lunettes.

Elles aussi accompagnent bon nombre des pas de l’artiste. Elle font le “personnage” du Jacques. Elles cachent aussi ses yeux, ceux d’un artiste qui se découvre - aussi - capable de larmes.


“C'qu'on a refusé d'pleurer on l’pe-ra”

- Gospel


Pourtant, ce que BB Jacques refuse de pleurer forme peut-être aujourd’hui parmi les plus beaux éléments de PDPII. Les prods qui piochent dans des sonorités tantôt piano, tantôt trap ; tantôt agressives, tantôt hypnotisantes. Les textes, toujours, ces phases et ces mesures qui se détachent de l’obligation de la rime pour se laisser aller à une écriture “automatique”, qui sort des tripes. Cette écriture “en pagaille” peut déplaire, elle est destabilisante. Mais pour ceux qui y sont sensibles, on comprend vite le sens de ce “brouillon d’émotions” qui n’en est pas un.


Voilà peut-être le plus touchant chez BB Jacques: sans chercher à suivre un modèle, un cadre et sans aborder absolument "un" sujet, il s’exprime sans artifices. Son écriture et son flow sont bruts, automatiques, et en constante confrontation, transformation, évolution. Le Jacques est le Montaigne du rap français, adepte de la “pensée en mouvement”, cette idée amenée par le philosophe que la pensée n’est jamais plus libre que quand on “marche”, quand on “va vers l’avant”, libérant nombre de réflexions inaccessibles au “sédentaire”. Cette pensée en “vague” et en “fragment” est maîtrisée de l’artiste et fait définitivement partie des performances à souligner dans PDPII.


2H22, À L’HEURE DES ANGES ET DE LA LYNCHBURG LEMONADE

“Tu t'souviens, l'bateau à Disney, j'croyais qu'il partait vers l’Tennessee”





Enfin, il y a les tableaux.

Ils laissent libre court à nos imaginations. Le Jacques et son “personnage” se dessinent au rythme d’une prise de maturité musicale particulièrement marquante dans PDPII.


On l’a déjà dit : les références qui y pullulent et les métaphores font des écrits de BB Jacques des textes d’une finesse particulière (malgré ce que l’on pourrait croire à la première écoute), et son écriture alimentée d’émotions, de pulsions et d’impulsions devient visuelle. PDPII s’écoute et se regarde, PDPII s’imagine entre les phases. On verrait presque l’artiste déambuler pas loin du Syfax dans les rues parisiennes, cigarette à la main, téléphone dans l’autre, en train de gratter l’une des phases de Fuck Off (“J’écris sur le chemin qui mène au stud' ce soir, La nuit sera belle, C’est comme un truc que j'sens qu'une fois que la lune est pleine”).


On sentirait presque le goût de la Lynchburg Lemonade, mélange de whiskey Jack Daniel's, de triple sec, de bar mix et de boisson gazeuse au citron. On se verrait presque dans le bateau de Disney qui, si on ferme les yeux assez longtemps, peut parfaitement se diriger vers la ville même de Lynchburg, au Tennessee. Dans PDPII, tout est assez filé pour écrire un récit tout entier.


PDPII est équilibre, à l'image du nombre 222, celui des anges, celui de la sagesse et de l’idéalisme, de la force et du coeur.


Maintenant, face à ce fauteuil tourné vers l’avenir, on admire ce béret, ces lunettes, ce tableau et on compte sur eux. On reste curieux de voir ce que le Jacques peut encore nous proposer, curieux de son évolution musicale et textuelle, curieux de voir ce personnage qu’il écrit et réalise (dans le morceau 2h22).


B.B Jacques n’est pas en battle contre “quelqu’un”, mais contre tout le game.

PDPII est-il alors la prophétie d’un roi de Paname en devenir ?

Seul l’avenir nous le dira, il faut pour le savoir suivre l’artiste de près…

Et ça tombe bien, on le disait,


L’avenir, il y est.



Lilia L.

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